On roule au hasard du crépuscule mais peut-être que la nuit finira par m'avaler. Peut-être qu'à force de me laisser aller à l'aléatoire tout s'évaporera sans que je m'en aperçoive. J'ai si peur de me retrouver seule. C'est sûrement pour ça que je reste, là, le ventre vide. Je l'embrasse les yeux fermés en pensant à autre chose - à d'autres lèvres sans vraiment me l'avouer. L'autre soir, les petites routes serpentaient à travers la montagne, on s'élevait au dessus du lac et je laissais le vent caresser mon visage. Il y avait ses mains, sur moi, contre moi. La tente était plantée dans un champ désert, juste derrière les sapins. Je regardais le soleil se coucher pendant qu'il allumait un feu. Je pensais à contre-temps que le mien est certainement éteint depuis bien longtemps. Plus tard, il y a eu les flammes tout contre nous, une bouteille de rosé à deux - juste un peu de chaleur factice. Il jouait sur sa guitare et je fixais les braises sans pouvoir m'en empêcher. J'aimerais que quelqu'un s'approche et craque une allumette pour rallumer ce qui est mort à l'intérieur de moi.
*
(Le concours est terminé. Complètement loupé mais qu'importe. Tout est bien fini. Ne pensons plus à rien. Profitons de mai dans nos veines.)
A Londres, ce week-end, il y avait les filles et leurs sourires, les pieds en compote, les pintes de Guiness et les amis italiens. Comme si la vie reprenait des couleurs. Brick Lane, Camden Town - un tourbillon qui nous aspire. Le dernier soir, je marchais dans les rues avec Stephano - les pavés autour de Covent Garden la nuit, Picadilly Circus puis Oxford Street -, il me parlait de sa vie là-bas, de son année passée à Paris, et dans un Français impeccable il m'a demandé de finir la soirée avec lui. J'ai refusé puis allumé une cigarette. Il y a eu ce malaise, après - un silence d'abord, puis il s'est mis à dire tout et n'importe quoi pour l'effacer. On s'est quitté sur un ciao, il voulait savoir si j'allais revenir. J'ai grimpé dans le bus 189. Ligne de nuit, les filles s'endormaient au fond des sièges. Le front contre la vitre je regardais la ville qui m'échappait déjà.
dans le bus pour l'aéroport.

Ca m'avait manqué je crois - la lumière aveuglante des projecteurs, le souffle court dans les coulisses, le texte récité dans la tête, les changements de costume, les rires étouffés, les mains des autres dans les miennes, à la fin, les sourires de ceux qui nous attendent à la sortie, leurs mots, les verres et les cigarettes après - ça m'avait manqué.
Le printemps s'enroule autour des branches, les ombres s'étirent sous mon poignet. Puis dansent, encore. Comme B, devant la scène, qui danse et qui me fait trembler.
Parfois j'aime des garçons qui aiment les garçons. Brice en quatrième. Lui-même ne savait pas encore. On s'embrassait dans l'herbe. J'avais quatorze ans et lui quinze. Je lui écrivais des poèmes. Il me serrait contre lui. Il voulait "aller plus loin" je me souviens, certainement pour voir. Pour savoir. Pour être sûr. Il était beau et j'étais fière de marcher dans la rue en lui tenant la main. On n'est jamais allé très loin et puis un jour, il n'a plus voulu répondre au téléphone - il avait compris, et moi aussi. Depuis il y a eu lui, donc, artiste au visage d'ange, qui embrasse des garçons.
J'ai rêvé de Jérôme cette nuit, l'amour d'après, l'amour de mes quinze ans. Retour d'Autriche le 18 avril 2003 - cinq ans - retour sur terre. J'ai rêvé qu'on se retrouvait.
Le printemps hurle autour de moi, j'aimerais le sentir dans ma tête. Surtout dans ma poitrine, peut-être. Ces jours-ci je ne rêve que d'escapades adolescentes, d'escalades enfumées, d'énigmes insolubles et de nuits blanches. Le concours de l'ENS commence mardi.

Je lève les yeux vers les avions, la pluie la nuit, les flocons coulent dans mon corps. A l'abandon. Je lève mon verre à l'inconnu. Une brise légère me cloue au sol, sur le béton de nos errances. Le soir tombe. Le jour n'est plus. Je ne compte plus les secondes.
Dehors. Dehors la ville est morte, je marche sur les corps impatients et les décombres de l'aurore dessinent le bleu de mes paupières. Je marche les yeux fermés devant, devant ton corps et son envers.
Ma vie la nuit n'a rien d'extase, je dors puis m'éveille en sursaut. Parmi les averses d'images, je trace des lignes de métro. Tête penchée en arrière, rêves pendus au goulot. Et sur le bleu de mes paupières se jouent des notes de piano.

Vertige.
Deux semaines. Peter Pan pour finir en beauté. Je tremblais l'autre jour. Le matelas contre le mur. La musique électronique. B. dansait et je crois avoir perdu le contrôle. Allongés sur le tapis. Caresses. Mes temps brûlaient. Son visage, juste là. Le souffle court lorsqu'il se couche sur moi. Ses lèvres dans mon cou. La scène, la musique, le noir. Et les autres, qui nous regardent. J'ai tellement hâte d'y retourner.

(Il a beaucoup neigé. Quatre-vingt centimètres de fraîche hier. S'élancer dans la combe, faire nos traces. Etre seuls et crier. Crier.
Week-end de milieu de concours blanc, - le dernier - le prochain sera le vrai. Trois épreuves de passées. N'en reste plus que quatre, et puis un pique-nique géant avec la classe jeudi soir au parc.
Je pense déjà tellement fort à l'après, à Londres début mai, au Pays de Galles cet été, à la Croatie peut-être. Je pense déjà tellement fort à l'après.)
Les nuits dansent autour de moi sans que mes yeux ne se ferment. La route est courte et j'ai si peur de me cogner à un mur, de pas voir la fin arriver, de rien voir, d'oublier par erreur. Avalée par les étoiles je reste là dans le noir qui tombe aux angles de mon coeur. Trop d'angles peut-être justement. Il faudrait penser à s'adoucir, à arrondir. Il faudrait ne plus penser. A rien. Des mots noirs sur des feuilles blanches à petits carreaux, et qui dégoulinent sous la pluie. Il ne manque plus grand chose pour que ce soit moi qui tombe, pour que ce soit moi qui tangue, pour que ce soit ma trace, pour que ce soit mon ombre qui dégouline d'indicible.
Les premières fleurs et l'odeur du printemps dans mes yeux. Dans ma bouche. Les jours rallongent et je m'effondre en descendant tremblante d'un vélo'v. Puis j'éclate en sanglots en voyant mon reflet dans le miroir de l'ascenseur. A l'autre bout du fil, Vincent me supplie désespérément de me calmer. Distance. Tout est si loin.
J'ai retrouvé les touches noires et blanches du piano en rentrant ce week-end. Il y a ce morceau composé pendant les vacances, vingt ans. Parfois, avant de m'endormir ces deux dernières semaines je visualisais mes doigts sur les touches dans ma tête. Les jours rallongent et mes nuits ne sont qu'écourtées. Les jours me donnent envie de tout lâcher mais je repars demain. A croire que tout est ou noir ou blanc.
Je croyais vouloir être libre mais je réalise depuis peu que je serais incapable de vivre sans lui. Les jours et les mois passent. Je suis amoureuse. Je m'allonge dans l'herbe de "la grande prairie" des berges du Rhône. Le soleil m'aveugle mais tout ça n'a que peu d'importance. Minor Majority en concert avec lui vendredi dernier. Le Sirius plein à craquer et ces cinq Norvégiens juste devant moi. Un peu de nord dans leur visage et cette folk si envoûtante Je n'aurais eu qu'à tendre le bras pour atteindre le chanteur. Et sa voix bordel, quelle voix. Je le regardais même en fermant les yeux. Vincent a grimacé en comprenant à quel point ce merveilleux chanteur norvégien ressemblait à Nicolas.
Le dernier concours blanc commence jeudi. Le vrai n'est plus que dans une poignée de jours - à peine plus d'un mois. Tout le monde me dit d'y croire et moi, je réponds toujours à côté. J'ai envie qu'on m'oublie, parfois. J'ai envie d'une vie normale, d'une vie tout court. J'ai tellement envie de vivre ce printemps qui commence. Vivre fort jusqu'à en perdre haleine. Bientôt. Bientôt. Tout est bientôt fini.
*
Il y a l'Irlande, l'avenir plus ou moins lointain, les heures de travail accumulées du matin jusqu'au soir sans réfléchir, sans bien savoir à quoi ça sert, le concours, les vacances qui s'achèvent, l'odeur de printemps, les débardeurs à rayures et les petits pains au lait.
Je m'interroge sans cesse sans trouver de réponse. Je suis grande - ça y est - il paraît, incapable pourtant de faire un choix sur mon avenir, de m'imaginer dans la vie active - la prépa y est sûrement pour quelque chose -, de grandir pour de bon. Je me demande si le déclic aura lieu, un jour. En attendant je me laisse bercer dans ce foutu système scolaire et j'essaie tant bien que mal de pas me noyer dedans pour de bon. En attendant je décompte les heures et raye au crayon les lignes de mon supposé programme de "vacances". Pourtant j'aimerais tant disparaître sans que personne s'en aperçoive. Faire le tour du monde ailleurs que dans ma tête. J'aimerais tellement.
* Vincent.
Dimanche dernier.

Et mes rêves. Mes rêves. Le temps court sans faire de bruit, les états de conscience n'existent que dans la durée selon Bergson et ma conscience à moi se perd dans un temps dépassé. J'ai dépassé la ligne, le coloriage dérape et le feutre rouge bave jusque sur la table en bois clair, entaillée désormais, pleine des déchirures que j'essaie de masquer sous la poudre des rêves.
L'avenir ne veut rien dire, je me penche au dessus du vide mais les possibles n'apparaissent pas alors je persiste et m'enferme dans le labo photo de mon imaginaire. Négatifs abîmées, le monde s'inverse sous mes yeux, le monde s'inverse et tout bascule. La porte est close, la lumière, rouge, les images dansent dansent dansent, tout tourne trop vite et tout se superpose toujours. Flou devant mes yeux, j'aimerais tendre la main pour que quelqu'un la prenne. J'aimerais tendre la main pour que tu te souviennes.

(Ciel neige soleil bière amour bleu nuit cigarette attente vent froid dehors distance silence silence silence.)
Tout s'abolit, tout disparaît. Les doutes vont et viennent. Je danse d'un pied sur l'autre, trébuche puis me raccroche à des lambeaux d'espoir déchu. A des lambeaux de solitude. Le soleil pleure dans mon sommeil. Je parle seule quand la nuit quitte mon corps. Ici j'ai eu vingt ans. Les bougies à souffler sur mon gâteau au chocolat. Minuit, le silence dort et les voix résonnent entre les quatre murs du son. Minuit, vingt ans de papier cadeau. Un cahier rempli de leurs mots à eux mais je n'arrive même pas à fixer mes yeux sur les pages. Les lignes dansent dans les vapeurs d'alcool, je m'endors sans m'en rendre compte vraiment. Je m'endors et mon corps disparaît à son tour.
Des reflets dans la vitre - j'ai peur que ce soit moi. La neige ne vole plus vraiment et je revois les mots échappés d'autoroute. Chocolat chaud. L'après-midi décline et ma mémoire se trouble, je reste assise face au soleil. Les yeux clos. La peau me brûle. Tout brûle à l'intérieur. Il m'a parlé de passion quand j'éloignais ma main. J'ai évoqué des hommes, des bruns, tous ces bruns que j'ai aimé un jour ou l'autre, pour un jour ou un an, parfois pour toujours. Tous ces garçons bruns que j'ai croisés, par hasard parfois, souvent. Tous ces visages qui se superposent mais qui ressemblent si peu au sien. Peut-être que je l'ai blessé. Peut-être que ça ne veut rien dire.
Les fenêtres s'ouvrent, on se penche on se parle on se touche mais moi. Moi j'ai perdu les mots. J'ai perdu le sens. J'ai perdu ce truc dans le ventre. Ce truc qui nous fait tenir en vie sans qu'on sache trop bien ce que c'est. Perdu. J'ouvre une fenêtre, puis deux, puis trois, les balcons sont imaginaires. Je me vois encore debout dans mon lit à barreaux blancs, tôt le matin en attendant que maman vienne me lever. Debout contre les barreaux je me croyais sur mon balcon et je m'inventais des voisins. J'avais deux ans peut-être, à peine. La vie s'inventait chaque seconde et ce soir je repense à ça sans comprendre. Instantané d'un moi qui n'a plus rien à voir, ou plutôt d'un moi qui n'a jamais changé vraiment. La même un peu plus grande, un peu moins belle, un peu moins vraie. Deux ans, toujours deux ans, juste un petit zéro derrière mais zéro ça compte pour du beurre alors...
Les histoires que je (me) raconte ne sont qu'incandescence

