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Le premier jour il y avait des centaines d'étudiants étrangers. Des centaines d'étudiants étrangers - et lui. Le premier jour je découvrais tous ces nouveaux visages mais il n'y avait que le sien. Son regard, son allure, l'aura sexuelle qu'il dégage. La première nuit et la nuit suivante j'ai rêvé de lui sans connaître son nom. Deux jours plus tard je lui parlais pour la première fois. Niels. Puis le temps a passé. C, les cigarettes et les bancs du F* parc, les nuits sur fond de musique électronique, le bol bleu marine que j'ai cassé le premier et dernier matin dans son appartement. Les pintes de bière, le cidre, la vie trop chère, le tapis roulant de la salle de sport, le campus exceptionnel et les premiers cours, les cafés chez les uns et les autres, les soirées à 30 dans des petits appart', les muffins au chocolat à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, les mini-jupes des filles bourrées dans la rue, les rendez-vous au traffic light. Le dernier jour avec C, sur un banc dans la cour du plus beau bâtiment de la fac - le soleil descendait sur septembre et nos mains se sont lâchées là. Les escapades à la journée, soleil et sac et dos, la beauté des paysages, la mer et vouloir prendre le large, les photos, les repas avec L. dans la cuisine, les discussions avec les colloc', les silences, les fous-rires. La chaleur des pubs, la musique, tous ces mecs qui me cherchent du regard pendant les soirées (ou l'inverse), tous ces mecs (A, M...) mais au fond il n'y a toujours eu que lui ici. Niels et ses yeux bleus trop bleus et ses cheveux blonds trop blonds, et ce cliché nordique n'est pas "mon genre" mais. Niels c'est autre chose. Les cours à côté ou derrière lui. Perdre le fil à force de l'épier discrètement. La nuque, les mains et les angles du visage si bien dessinés. J'ai à nouveau 15 ans et j'observe Nicolas. J'ai à nouveau quinze ans mais il en a dix de plus. Je l'observe, je l'observais, résignée à me dire que c'était peine perdue. Je m'en étais convaincue sans rien essayer et avait même cessé de rêvé de lui. Et puis. Ses textos en pleine nuit, son regard gêné le lendemain à la bibliothèque, son vélo à côté duquel il marchait dans la rue pendant qu'on partageait une cannette de cidre, son sourire lorsqu'il m'a pris la main pour aller danser sur la scène, ses lèvres et me pendre à son cou, la partie de babyfoot, les rues dans la nuit tous les deux, le lampadaire devant chez moi et son vélo qu'il y avait accroché.
En vrai sa peau est encore plus douce que dans mes rêves. Quand on dort tous les deux dans mon lit une place il garde toujours son bras autour de mon corps et suit la moindre de mes courbes pour s'y blottir lorsque je me tourne un peu. Dans le noir ses yeux sont encore plus bleus et sa voix plus prodonde. J'ai cru fondre de plaisir lorsqu'il m'a dit je t'ai remarquée dès le tout début, dès le premier jour. Tu es la seule fille ici que j'ai eu envie d'embrasser. Ici tout est nouveau, tout est génial et sans conséquence. Tout est léger, sauf nous. Il a peur, je le sais. Et moi aussi, j'avoue. J'ai peur. Peur de devenir folle de lui.
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Ce matin la lumière du jour transperçait les rideaux. Des raies de soleil sur les murs oranges de cette chambre et les photos d'une vie d'avant que je ne connais pas. Sa main caressait doucement ma nuque. Il me souriait et nous n'avions besoin que de ce silence, un silence orangé qui enveloppait nos corps nus étendus sur un matelas une place posé à même le sol. Dehors j'ai refermé derrière moi le portail. La lumière du soleil était chaude et me faisait plisser les yeux. J'ai marché jusqu'à chez moi en prenant soudain réellement conscience de tout ça, de cette nouvelle vie, de ces dés qui ont effectivement été relancés et n'ont depuis pas encore retouché le sol. Car ici le temps est suspendu les pieds dans le vide. L'automne est éternel et ensoleillé. Septembre n'est plus mais nous ne sommes pas octobre - nous somme autre chose, autre part, autrement. Je suis dans l'inédit. L'inédit de ce nouveau jeu dans lequel tous les coups sont possibles et où tout va tellement trop vite. Un nouveau jeu, une nouvelle vie. Et tout le reste, tout le reste est si loin que je l'ai oublié. Les cigarettes dans la chambre de A., M. et notre voyage improvisé en Italie début septembre, les baisers de J. tremblant sur le parking devant la maison, Luca en France quand je n'y suis plus, les amis qui m'envoient des mails remplis de tu me manques, la vie normale. Ici je n'ai pas de manque. Je n'ai que des plus, des frissons, des rencontres. Bientôt trois semaines mais ça ne veut rien dire - c'est déjà presque une vie entière. Ici je suis moi comme je suis autre et tous les autres se fondent en moi.
* Mon automne est inédit
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Londres au mois de juillet et comme un absurde sentiment d’appartenance. Reste à savoir si j’appartiens à Londres ou si Londres m’appartient. Marcher dans Camden ou Soho, photographier les gens, manger au bord de l’eau, courir sous la pluie et boire des pintes sur le trottoir. Ma vie n’est plus qu’un gigantesque tissu de hasards. Une équation de plus en plus complexe dans laquelle les inconnu(e)s se multiplient à chaque instant. Je croise sans cesse de nouveaux regards et certains s’incrustent pour toujours sous la peau. Inutile de préciser que la résolution du problème m’échappe. C’était plus simple en CE2 quand la maîtresse écrivait sur le tableau noir Problème avec de grandes lettres blanches et que j‘embrassais deux garçons sans complexe à l‘heure de la récré. Le mot problème n’avait alors qu’une lointaine signification mathématique. Des inconnu(e)s de l'équation londonienne je me souviens surtout de Marco l’anglo-italien et de sa cicatrice sous l’œil gauche. Je me souviens des sensations de vérité. Dans Londres je marchais anonyme. Seule et égale à moi-même tout en étant une autre.
A. m’attire contre lui, il est 3 heures 33, la nuit est noire d’étoiles. Dans l’exigüité de sa chambre je fume bien trop de cigarettes et ne me livre qu‘à moitié. Certains soirs nous allons boire des bières dans un bar près de chez lui. Ses copains me draguent, je rentre dans leur jeu et m’amuse de mon propre manège. Je repense encore une fois à l’enfance tellement plus simple. Les genoux écorchés, les chevaux de bois. Les promenades illuminées de bord de mer et les pompons que mon frère attrapait toujours. A. me regarde du coin de l’œil à travers la mousse du fond de son verre. Il assiste en spectateur au jeu auquel je m’abandonne sans comprendre. Un jeu que j’ai moi-même lancé tout en ayant perdu les règles. Un jeu qui me dépasse et me fait peur. Alors je triche. Je trompe mon monde. Je fonce peut-être droit dans le mur. Il est des jeux qu’il aurait mieux valu ne jamais commencer. Je n’attends que septembre pour relancer les dés.
© Londres, juillet 2009
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Les nuits se suivent inlassables et parfois je crois que je mélange certains mots certaines voix certaines vies. Je déteste ce sentiment de confusion du réveil, et la solitude soudaine en refermant la porte sur un appartement vide d’âmes - et même de meubles désormais. Je déteste que les choses se terminent mais j’aime beaucoup trop toutes ces vies qui s’emmêlent et je ne peux pas m’empêcher d’avoir hâte de monter dans l’avion qui m’emmènera vers « l’année prochaine ».
Hier soir Lucas a posé sa guitare tandis qu’on applaudissait encore et il est venu me chercher, allez va-s-y Marine ; j’ai prétexté un piège mais je suis quand même montée sur cette foutue scène, j’ai baissé le micro jusqu’à la hauteur de ma bouche, calé la guitare sur mon épaule et cherché les regards. Et aussi. Son putain de sourire qui me retourne le ventre. On a fini la nuit à quatre sur le toit de mon immeuble, allongés sur les tuiles à regarder le ciel et boire le silence. Je portais ma robe noire et il était là – nous ne bougions pas jusqu’à cette étoile filante. Je pensais à leur départ tout proche, au hasard, aux coïncidences et à la nuit de la veille où j’avais regardé depuis ce même toit le bleu marine virer au rose incandescent aux côtés d’autres inconnus.
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Imaginer la mort. Faire coïncider tous les indices, toutes les fausses pistes et les coïncidences. Tomber sans cesse sur ton répondeur sans même que ça sonne dans le vide, repenser aux cicatrices du revers de ton bras et finir par traduire Ungaretti deux jours après - peut-être deux jours trop tard
Imaginer ta propre mort, Luca. La mort dans le ventre et rien d’autre que la nuit en face. Une nuit. Tu as été mort dans ma tête l’espace d’une nuit et d’une moitié de jour. Je n’avais jamais imaginé – comment pourrait-on concevoir ? Je n’avais jamais vécu pareil écroulement du monde, un monde intérieur anéanti par le trou béant qui prend la place du ventre et de la gorge. Une faille dans laquelle tout s’engouffre sans fin, sans laisser la moindre possibilité de voir apparaître une quelconque lumière au bout d’un foutu tunnel. Rien que la mort et la négation qu’elle suppose.
Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Au matin je suis sortie et j’ai marché dans la rue. Je suis rentrée dans cette salle, j’ai cherché mon numéro sur les tables, je m’y suis assise, j’ai attendu qu’on distribue les sujets, j’ai noté mes nom et numéro d’étudiant, j’ai regardé les autres dans leur concentration absurde et sans vie - mais paisible. Je les enviais tellement, j’aurais tout donné pour ce stress stupide provoqué par la nécessité de répondre en quatre heures à une question tout sauf fondamentale. J’ai regardé les autres, et ma copie, et la fenêtre – mais cette odeur de mort n’en pouvait plus de me vriller le cœur et de consumer une à une chaque parcelle de mes neurones. J’ignore encore comment j’ai fait ce jour-là pour poser un plan sur le brouillon puis rendre une copie malgré tout. J’ignore encore. En sortant de la salle d’examen tout le monde explosait en manifestations de joie – vive les vacances ! - et moi je ne sentais plus mon corps qui se dissolvait dans l’atmosphère. J’ai fini par craquer et devenir une flaque de larmes sur le trottoir.
Mais.
Tu n’es pas mort, Luca. Ma sensation était juste et fondée - ce sont tes mots – mais tu n’es pas mort. Toutes ces larmes pour rien et pour tout finalement, pour. L’effervescence. J’ai eu si peur de réaliser à quel point ta mort aurait tout changé. J’ai eu peur en prenant toute la(les) mesure(s) de la place que tu occupes dans mon secteur cardiaque. J’ai pleuré un amour mort mais qui ne l’était pas. Le lendemain au téléphone le simple son de ta voix était mille fois meilleur que n’importe quelle drogue. Tu es donc tu existes donc tu n’es pas néant donc tu respires donc je t’aime donc tu as un cœur qui bat.
© 2008. Vivants
Ce matin il était tôt encore et le soleil du premier mai inondait la chambre. Ouvrons les portes de prison mentale puisque les sourires sont l’essentiel. C’est ce à quoi j’ai peut-être pensé en enfourchant le vélo rouge. J’ai roulé comme toujours et, même si tout était un peu bancal, je me sentais bien. L’air contre la peau, les pieds nus dans les sandales et le souffle court au moment de prendre le pont pour traverser l’obstacle principal de nos voies de circulation routière. Je les ai retrouvés sur la place. Leur sourire était là comme si je les avais quittés la veille. On a joué toute la journée et je crois que c’est moi qui aie déclenché le fou-rire à l’acte III scène 1. Je me rappelle plus très bien. A un moment dans l'après-midi j’ai pris les escaliers pour retrouver la lumière du jour mais c’est une tout autre lumière crépusculaire qui m’a envahie. I am just lying on the grass where we have seen the full moon rising. Alors je repense au soir où Luca et moi. Allongés dans l’herbe, l’air était doux et plein des parfums de fleurs d’oranger. Nous faisions l’amour sous les étoiles qui s’éclairaient une à une. Au contact horizontal de nos êtres la pleine lune émergeait de la surface de la terre et nous suivait des yeux. C’était le dernier soir. Il y a des images, comme ça. Des images qu’il s’agirait d’emprisonner pour toujours dans des cellules spéciales de nos prisons mentales.
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Le bonheur ne se raconte pas.
Depuis que l'avion du retour s'est posé de tout son poids sur la piste d'atterrissage, depuis les tapis roulants pour attendre seule mes bagages et sortir de l'aéroport en entendant parler Français un peu partout, depuis. Depuis ce n'est qu'un lent réveil qui donne mal à la tête et remue jusqu'au fond du ventre. Depuis je cherche son corps la nuit quand le sommeil s'échappe. Depuis je compte les jours et je rêve en regardant le dessin des avions dans le ciel.
Luca m'a fait découvrir son île et nous nous sommes aimés pendant une semaine. Dans mon ventre il y avait comme des bouquets d'émotions qu'on aurait pu cueillir encore et encore sans crainte de faner quoi que ce soit. J'ai vu sa mer ses marionettes et les rues du vieux Syracuse. Nous nous y promenions des heures entières, souvent au moment où la nuit venait se poser sur nos épaules. On empruntait les ruelles les plus étroites possibles, il m'emmenait dans des passages secrets et on finissait toujours par retrouver l'air salé du lungomare.
J'ai découvert une île dont je suis tombée amoureuse. Je t'ai découvert un peu plus. Je t'ai aimé plus encore.
Au téléphone, cet après-midi. Ta voix chantait et les silences étaient plein à rabord. J'ai fermé les yeux pour mieux imaginer.
*Nous
Une plage déserte quelques kilomètres au sud de Syracuse
Il y a l’écharpe de Nicolas posée sur le tabouret à côté de mon lit. Il y a son odeur. La même. Celle qu’il avait déjà quand j’étais assise à côté de lui dans le car en Allemagne. L’odeur de mes 13 ans. Sur son écharpe. Il l’a oubliée en partant de chez moi dimanche après-midi. Nicolas était chez moi, il est parti, il reste son écharpe. Et son odeur. Difficile de croire qu’après toutes ces années nous nous croisons et rien n’a changé, la décharge électrique traverse toujours le corps. Bien sûr il y a tout ce temps entre nous mais quand je l’ai revu l’autre soir quand je lui ai fait la bise et qu’il m’a souri c’était comme l’évidence, comme si les années étaient anéanties. Une histoire sans début ni fin. Il a coupé des rondelles de citron et on a bu tous les deux des tequilas frappées sur le comptoir. Les mêmes qu'au lycée. Dehors la nuit était douce et sa main aussi. Je ne me rappelle pas de tous les mots mais je sais qu'ils n'en pouvaient plus de pleuvoir de nos bouches. On a dansé l'un contre l'autre et je n'arrêtais pas de lui voler ses clopes. Je ne me rappelle pas de tout. C'était une nuit de l'en dehors. En dehors du temps. Du monde. De ma tête. Au matin nous avons fait l'amour sous mon velux, le ciel était bleu entrecoupé de nuages laiteux et ses yeux n'avaient jamais été si beaux.
Mais cette histoire n'existe nulle part ailleurs que dans nos têtes. L'écharpe fait office de témoin mais de témoin fantôme. Luca sera plus réel j'en suis sûre. Je prends l'avion pour la Sicile jeudi.



